• Est-ce une bonne idée d'aller aux urgences ???

    Nous partions vers les vacances, reposer un peu nos esprits et nos cœurs épuisés par trop de trop.

    Nous avions une super moyenne. Pas de bouchons, pas de drames.

    Il a bien fallu faire une pause pipi.

    Transformée en pause vomi par la benjaminette qui n'avait pas dû bien entendre l'objet de l'arrêt.

    Le temps de me retourner pour l'aider, j'entends hurler.

    Le petit dernier face contre graviers, dans les pieds d'une dame qui soupire que le gamin s'est pris les pieds dans les siens, qu'il saigne du front et que "pfffff... là, elle est au téléphone"

    On a ramassé le gamin, on a épongé avec une couche, non pas que ça saigné beaucoup, mais c'est tout ce que nous avions sous la main.

    On a hésité.

    Nous sommes allés aux urgences. Dans une ville qu'on ne connait toujours pas, quelque part entre Dijon et Troyes.

     

    C'est petit. C'est une salle avec quelques sièges. C'est sombre. C'est sonore.

    Très sonore.

    On ne voit rien, on entend.

     

    Ce monsieur venu avec sa maman. Pas pour elle, mais pour lui.

    Il vomit aux toilettes.

    C'est sonore comme endroit.

    La vie de chacun devient celle de tous.

    C'est le moment où l'infirmière l'appelle. La maman se lève doucement, elle tape à la porte des toilettes.

    "Dépêche toi, un peu", elle dit.

    Il sort pour rentrer dans la salle des infirmières, avec sa maman.

    C'est sonore comme endroit.

    - Donc vous vomissez du sang. Vous avez un problème d'estomac, un ulcère ? Ah ! Un cancer... Donc, vous n'êtes pas suivis pour ce cancer. Et votre problème d'alcool ??

     

    Il ne ressort pas du bureau des infirmières. Il passe de l'autre côté.

     

    On regarde le petit dernier. On essaie de parler fort mais pas trop pour ne pas gêner. Juste pour couvrir ce qu'on ne devrait pas entendre.

     

    Et puis, finalement c'est notre tour. Elles sourient.

    Les infirmières demandent ce qui s'est passé. On raconte.

    Elles soupirent. Les gens !

    Elles regardent le front du petit dernier.

    On va demander l'avis au médecin, mais a priori, ça sera juste un peu de colle.

    On ne passe pas de l'autre côté du couloir. On nous met juste derrière le rideau. Pas loin, parce que ça n'est pas grave.

     

    L'interne vient. Il hésite. Il appelle le médecin.

    Non, pas de points, de la colle, c'est ce qu'il faut.

     

    Ils repartent et les patients se succèdent de l'autre côté du rideau.

     

    La vie de chacun deviennent celle de tous.

     

    Il pleure. Elle essaie de rassurer.

    Il déballe tout.

    Il a trouvé un travail.

    (c'est bien ça un travail)

    Il est chauffeur routier.

    Mais sa femme veut le beurre et l'argent du beurre. Et veut l'argent du salaire et la disponibilité du bonhomme. C'est elle qui voulait qu'il retravaille. Elle fait des scènes et des crises et lui, il n'en peut plus. Il est venu parce que sinon il se serait balancé avec son camion dans un virage.

    (Ah non, faut pas faire ça, monsieur)

    Et puis, sa fille, sa fille unique qui a 3 ans, qui est sa vie lui a dit qu'elle ne l'aimait pas.

    (Mais elle ne le pense pas. Elle dit ça justement parce qu'elle vous aime, vous lui manquez)

     

    Alors, il passe de l'autre côté du couloir.

     

    Et la colle ?? L'interne est désolé. Il n'y en a plus dans le frigo. Il va appeler la pharmacie centrale. Il faut patienter.

     

    De l'autre côté du rideau, on entend une dame. D'un coup elle dit tout :

    Ben, je ne sais pas trop ce qui s'est passé. J'étais juste à côté, je viens voir mon père, il ne va pas bien mon père, c'est pour ça qu'il est à l’hôpital. Et puis, plus rien. Alors, je suis là. Je crois que je suis tombée dans les pommes. Mais pourtant ce midi, j'ai bien mangé. J'ai pris du boudin, à midi. Je n'aurais pas dû tomber dans les pommes, parce que le boudin, c'est bien, c'est plein de fer. On ne doit pas tomber dans les pommes quand on a mangé du boudin... Alors, je ne sais pas bien pourquoi je suis là. En fait si, je sais, je vais voir mon père, mais il est de l'autre côté, parce qu'il ne va pas bien. Alors que moi, j'ai mangé du boudin.

    Elle passe de l'autre côté du couloir.

     

    Et la colle ? La pharmacienne va venir, dit l'interne. On ne sait pas quand. Ça dépend de son professionnalisme, il dit.

     

    Derrière le rideau, on entend encore, ça permet d'attendre, même si on préfèrerait ne pas entendre.

     

    - Bonjour Mademoiselle ! Tu es tombée ? Tu as mal ? De 0 à 10, dis-moi ?

    Presque enjouée, l'ado dit que oui, elle est tombée, que pffffff... de 0 à 10, houlà, c'est au moins 7 ou 8.

    L'infirmière prend le temps qu'il faut.

    La maman est inquiète.

    L'infirmière non.

    Elle les envoie dans un autre couloir, pas de l'autre côté. Non, a priori pas de radio... Un peu de doliprane, ça devrait aller.

     

    On regarde les affiches sur le mur. Le mode d'emploi pour mettre la colle. Resserrer les berges de la plaie, appliquer. Ça à l'air bien, quand on a la colle, quoi.

     

    - Houlàlà ! Comment vous vous êtes fait ça ? Avec une scie... Ah ouais... Bon. On va tout de suite appeler SOS mains, parce que là, nous on ne peut pas traiter ça. Il faut un spécialiste, parce que vous êtes arrangé quand même. Je vous donne tout de suite un anti-douleur. J'appelle tout de suite l'autre hôpital

    (oui, bonjour, c'est les urgences de ***, on a un monsieur avec une vilaine blessure à la main (...) Ah ? Bon ? Vraiment aucune place... Bon, j'appelle l'autre service (à 200 km))

    (oui, bonjour, c'est les urgences de ***. Oui ? Pas avant demain à 9h00 ??? Mais on fait quoi avec ce monsieur ? Il faut que vous le voyez ! Oui, on peut le garder, mais vous devez le prendre, c'est urgent, ce sont les urgences. A 9h00, c'est demain, demain c'est loin, c'est tard. (...). Bon...)

    Elle dit qu'elle va essayer de lui enlever son alliance sans lui faire mal. Il crie. Il a mal.

    Elle dit qu'il faudrait couper l'alliance, mais elle a peur de faire pire.

    Il garde son alliance... Et peut-être ses doigts. Jusqu'à demain, 9h00

     

     

    Il est grand.

    Il roule les R.

    Il a des lunettes sur le front, peut-être pour ne pas tout voir.

    Sauf qu'il voit très bien que le petit dernier n'en peut plus d'attendre et d'entendre.

    Il prend un lampe.

    Il dit que ça suffit.

    Il attrape deux strips.

    A défaut de colle, on aura du scotch.

     

    On repart. A nos vies à nous. Légères finalement.

     

    On pense à ces infirmières. Leur vie c'est celle des autres aussi. Tous les jours entendre les souffrances, les vies cabossées, chercher la colle qui ne viendra jamais.

    Nous ne sommes restés qu'une heure derrière le rideau.

    Tous les jours elles sont devant le rideau. Elles font passer les gens de l'autre côté du couloir.

     

    Nous, nous sommes remontés dans le camion jaune.

    Elles, elles ont continué à écouter, à regarder, à consoler.

    La vie des autres, c'est aussi la leur.

     

     

    (un grand merci à tous les soignants, qui font au mieux. Forcément, j'ai pensé à Baptiste Beaulieu, si vous ne connaissez pas, allez zieuter "Alors Voilà", ça remet la réalité en face, la réalité en humanité aussi)

     

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    Est-ce une bonne idée d'aller aux urgences ???

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  • Commentaires

    1
    Samedi 10 Mars à 08:48
    Béatrice

    Plein de pensées pour ces soignants  <3

    Et pour vous aussi !

    2
    Samedi 10 Mars à 20:16

    Ah oui, entendre, ça permet de relativiser… (des fois, on n'attend pas et là, on n'en mène pas large !), mais des fois, on entend aussi que certains sont bien égoïstes, comme cette maman qui venait parce que les points de sa fille avaient mal cicatrisé et qui demandait à passer tout de suite, parce que bon, la dernière fois elle avait attendu 3 heures… une sorte de SAV des urgences et tant pis pour ceux qui avaient mal depuis 3 heures, hein, mais elle, elle avait déjà attendu la fois d'avant… ou comme, début septembre, ces gens qui viennent parce que il leur faut un certificat médical pour le sport qui reprend demain et que leur médecin traitant n'a pas de RV avant plusieurs jours (je n'invente rien !). Il faut bien du courage aux soignants pour rester patients et souriants !

    Bravo au petit dernier qui a été très courageux, j'en suis sûre !

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